Depuis l'accident cardiaque de Bourguiba en 1967, époque à laquelle la santé du président a commencé à se dégrader, la Tunisie a entamé une période caractérisée par une atmosphère de fin de règne qui durera jusqu'au coup d'état de Ben Ali en 1987. Dans la lutte pour le pouvoir qui a commencé alors, aucun des aspirants au poste suprême n'a envisagé de ravir la place du "Combattant suprême" de son vivant, mais chacun s'est efforcé d'être le mieux placé dans la perspective de l'" après-bourguibisme". Après avoir mis hors d'état de nuire les youssefistes, la famille politique Bourguibienne entama une guerre "fratricide" dans laquelle les divers clans s'éliminaient entre eux.

Habib Bourguiba a toujours été le seul maître du jeu. Déjà, en octobre 1955, au congrès de Sfax, alors qu'il n'était que président du P.S.D, il a réussi à remplacer M. Salah Ben Youssef, son unique et véritable rival, par M. Bahi Ladgham au poste de Secrétaire général du Parti. Par la suite, étant devenu chef de l'État, il a toujours laissé se constituer des clans qui se neutralisent les uns les autres. Si l'un d'eux prend trop d'ascendant, on voit Bourguiba, que l'on croyait affaibli par la maladie, resurgir spectaculairement, rétablir les équilibres en écartant, brutalement au besoin, l'audacieux qui s'est trop avancé, et apparaître comme l'arbitre suprême.

Une fois la victime désignée, et la disgrâce décidée pour elle, on la précède de signes annonciateurs et on l'administre par gorgées réparties, en évitant de l'abattre d'un seul coup. Ce processus a atteint sa vitesse de croisière en 1969, avec le clan des " socialistes " de M. Ahmed Ben Salah. Ainsi, en septembre, il se voit retirer le portefeuille du secrétariat d'État au plan et à l'économie, en novembre, il perd ses autres fonctions, dont celles de secrétaire adjoint du P.S.D; en mars 1970, il est arrêté, et, peu après, jugé et condamné pour haute trahison. M. Ben Salah avait certes commis des erreurs dans la politique des coopératives qu'il avait menée avec, il faut le rappeler, le soutien du chef de l'État, mais la coalition qu'il suscita dès lors qu'il devint trop puissant et porta atteinte à trop d'intérêts, lui a été fatale.

La malédiction "suprême" atteindra par la suite M. Bahi Ladgham. Ce fidèle compagnon de Bourguiba dans la lutte pour l'indépendance, maintes fois arrêté par l'autorité coloniale, est nommé secrétaire d'État à la présidence du conseil en 1956 et il fait fonction de premier ministre jusqu'à ce que ce poste soit officiellement créé pour lui en novembre 1969. Unanimement respecté, il contribue à libéraliser la vie politique, acquiert de ce fait une grande popularité et apparaît comme le " numéro 2 ". En juin 1970, le chef de l'État le charge de préparer le congrès de Monastir avec d'autres personnalités, dont MM. Nouira, gouverneur de la Banque centrale, Mohamed Masmoudi, ambassadeur à Paris et Ahmed Mestiri, membre du comité central. " Dauphin " présumé, il voit ceux qui sont chargés de le seconder se liguer contre lui : en novembre, Bourguiba le congédie et, sans vergogne, le traita de "BHIM ADGHAM" et le remplace par M. Nouira, nommé ministre quelques mois plus tôt.

Chef de file de la tendance libérale, M. Mestiri est décidé à modifier les méthodes en vigueur au sein du parti et à y faire prévaloir ses vues. MM. Nouira et Masmoudi font cause commune contre lui, mais ne parviennent pas à l'empêcher de faire du congrès de Monastir (1971) un triomphe pour ses thèses et sa personne. Le président Bourguiba jette alors son poids dans la balance et l'accuse d'avoir pipé les dés : les décisions prises par la base seront ignorées puis modifiées. " Ce qu'un congrès a fait, un autre peut le défaire ", déclare le chef de l'État. En 1974, le congrès dit " Monastir-2 " s'acquittera de cette tâche. Directeur du P.S.D, momentanément écarté par M. Ladgham, Mohamed Sayah regagne Tunis et renforce son emprise sur le parti. Au congrès, ses adversaires sont éliminés : les militants ont reçu consigne de barrer tous les noms se trouvant en neuvième position à l'élection pour le comité central. L'opération sera qualifiée avec ironie de " preuve par neuf ".

 Dans l'intervalle, la foudroyante ascension de M. Nouira a fait dire à ses adversaires que le président l'a choisi parce qu'il est un homme seul, sans assise populaire dans le pays et sans soutien réel dans le parti qui voit en lui un grand commis de l'État, plutôt qu'un militant destourien. Tout naturellement, il fait alliance avec M. Sayah contre M. Masmoudi, qui s'affirme comme un brillant ministre des affaires étrangères et ne cache pas ses ambitions. Un point faible : ses relations d'affaires le rendent vulnérable. "On" s'empresse d'en informer le chef de l'État. En août 1973, le président s'étonne benoîtement à la télévision de la "richesse" de son ministre. Prévoyant, M. Masmoudi accélère alors la préparation de l'accord de Djerba qui devait consacrer, début 1974, la "fusion" de la Tunisie et de la Libye : en cas de succès, il renforcera sa position, et s'il échoue, il fera figure de champion malheureux de l'islam et de l'arabisme. Fondamentalement hostile à l'union projetée, M. Nouira l'emporte avec le soutien de Wassila et M. Sayah, M. Masmoudi est mis hors-jeu.

En 1975, Bourguiba, dont les absences pour raisons de santé se font plus fréquentes et plus longues, fait modifier la Constitution de sorte que le premier ministre, également secrétaire général du parti, succède automatiquement au chef de l'État, en cas de vacance du pouvoir. De ce jour-là a commencé la lutte pour "l'après-nouirisme", les rivaux du "dauphin" cherchant à avoir barre sur lui s'il se maintenait, et à être bien placés au cas où ils réussiraient à le faire écarter.

M. Nouira espère que leurs ambitions rivales conduiront deux dirigeants de la génération montante à se neutraliser : M. Sayah, qui tient le parti, et Tahar Belkhodja, ministre de l'intérieur, maître de l'administration. Perfide, le premier s'assure le soutien du président en faisant rédiger une histoire du mouvement national qui met en valeur le rôle du "Combattant suprême". Le second, qui pressent l'aggravation de la crise sociale, joue le syndicat, une force organisée du pays avec le parti "unique", et n'hésite pas à s'opposer à M. Nouira dès le mois de juin 1977. Belkhodja a en effet compris que les jeunes, qui ne se reconnaissent ni dans le parti qui se sclérose, ni dans l'État qui se fige, prennent le chemin de la mosquée ou de l'U.G.T.T, dont le secrétaire général, M. Habib Achour, souhaite profiter de ce sang neuf pour permettre au syndicat de peser de tout son poids dans les prochaines élections législatives. Inquiets du péril commun, MM. Nouira et Sayah s'allient à nouveau. Dans un premier temps, Belkhodja est limogé à l'occasion d'un déplacement à Nice. C'est à ce moment que Abdallah Faraht, ministre de la défense, fait entrer l'armée dans l'arène politique, alors que Bourguiba l'en avait toujours tenue à l'écart. Assurant l'intérim du ministère de l'intérieur, pendant quarante-huit-heures, il en profite pour nommer des hommes à lui à des postes-clés, à la direction de la sûreté, aux transmissions, dans différents services et à la télévision. Les militaires interviennent également pour réprimer les manifestations du 26 janvier 1978; les victimes sont nombreuses. Arrêté et condamné, M. Achour quitte la scène à son tour.

C'est sur cette toile de fond que se tient, du 5 au 8 septembre 1979, le dixième congrès du P.S.D. qui scellera une alliance de fait entre Nouira et Farhat contre M. Sayah. Déjà, la préparation de ces assises avait été paradoxalement confiée au ministre de la défense, en qualité de " trésorier du parti ", plutôt qu'à son directeur, comme de coutume. À la séance d'ouverture, le président rend un hommage exceptionnel à Nouira pour "l'œuvre colossale qu'il accomplit". Il suit le déroulement des travaux sur un circuit fermé de télévision à partir du palais de Carthage et fait d'étranges découvertes : des militaires assurent le service d'ordre et sont témoins des querelles intestines du parti. Farhat fait réélire Nouira comme secrétaire général, par acclamations, alors qu'un tel honneur est réservé au seul président, M. Sayah est élu de justesse au comité central, de vieux militants se retrouvent en queue de liste ou sont écartés au profit de technocrates. Quand on lui présentera la liste des élus, Bourguiba, sarcastique, observera : " Je crois qu'il faut la lire à l'envers ". Il dénonce, à la télévision, les manipulations, limoge Farhat, écarte plusieurs hauts fonctionnaires nommés par le premier ministre et le ministre de la défense, confirme enfin avec éclat M. Sayah dans ses fonctions. Ce coup de théâtre - qualifié par les opposants de "dixième congrès bis"- a eu plusieurs conséquences : il a confirmé Bourguiba comme seul maître du jeu, infligé un coup de semonce à Nouira, en lui rappelant qu'il suffit d'un décret présidentiel de deux lignes pour mettre un terme à une carrière politique, démontré que l'emprise de M. Sayah sur le parti est moindre qu'on ne le croyait, rappelé enfin aux chefs de l'armée qui auraient rêvé de participer à la "guerre de succession" que leur place est à la caserne.

Entre 1980 et 1987, la guerre de succession continue à prendre de l'ampleur. Cette course folle au pouvoir contraint ceux qui s'y livrent à réserver l'essentiel de leur énergie aux embûches, embuscades et autres faquineries qui sont la règle du genre. Dire dans ces conditions que les vrais problèmes, économiques, politiques et sociaux du pays ne figurent pas au premier rang des préoccupations des dirigeants du jour est un euphémisme. Les Mzali, Guiga, Bannour, Skhiri, Sayah, Belkhouja, S. Sassi, Wassila, excellèrent dans l'échange des coups bas. Et comme à l'accoutumée, on assista à des fulgurantes ascensions de certains personnages, suivies par des dégringolades aussi spectaculaires et foudroyantes. Pendant ce temps les plaies de la Tunisie s'infectent, jusqu'à l'avènement du 7 novembre 1987.

L'absence d'institutionnalisme et le pouvoir personnel ont constitué des facteurs favorables à cette lutte pour la succession qui a marqué de son empreinte les trois décennies du "reigne" de Bourguiba, reigne auquel certains attribuent abusivement un bilan positif.

Que nous réservent donc ceux qui se réclament héritiers de cette école destourienne et qui aspirent à reprendre le gouvernail?